C'est marrant, je connais le nom de Baxter depuis une grosse dizaine d'années, et pas en bien. Je m'explique... Alors que les forums web n'existaient pas encore vraiment et les réseaux sociaux étaient des concepts expérimentaux, quand on voulait échanger avec d'autres internautes, on utilisait les newsgroups. Et donc, en bon fan de Pratchett, je participais pas mal à alt.fan.pratchett (afp pour les intimes.) Or les afpers aimaient se rencontrer, et faire de mauvais jeux de mots. Il s'est donc rapidement mis en place une sorte de concours, stipulant que lors de ces rencontres l'auteur du plus mauvais jeu de mots de la journée recevrait en prix le plus mauvais bouquin que l'on puisse trouver.
Pendant longtemps, le prix en question fut un Baxter, Mammoth. Une incursion dans le domaine de la littérature jeunesse, si j'ai bien compris, où l'on découvre que les mammouths, loin d'être éteints, s'étaient juste isolés dans une province reculée de Sibérie ; redécouverts, il s'avéraient être intelligents et prêts à partager leur sagesse ancestrale avec les humains. Plus ou moins, je ne me suis pas trop intéressé au sujet (j'ai juste noté que le troisième tome parle de la colonisation de Mars par les mammouths.)
Bref ; aussi, ma surprise fut grande en découvrant que le même Baxter était un auteur de hard science particulièrement apprécié. J'avais donc noté quelque part dans un recoin de mon cerveau qu'il fallait que j'en lise un, un jour. Aussi, quand on[1] m'a refilé un tas de bouquins dont le Flux dont je vais vous causer, je me suis dit : chouette !
Alors, de quoi ça cause ?
Dura, Adda et Farr sont des sauvages, qui vivent d'agriculture et d'élevage de subsistance dans une contrée inhospitalière. Un jour, leur village est détruit par une catastrophe naturelle (ça arrive) ; pire, leur troupeau de cochons est perdu ! Ils vont donc dans la forêt voisine pour tenter d'en capturer de nouveaux, histoire de reconstituer un cheptel. La partie de chasse tourne mal et le vieil Adda est grièvement blessé ; ses compagnons le croient perdus jusqu'à ce qu'arrive une étrange boîte mobile, de laquelle sort un énergumène frêle et couvert d'étoffe (ha ha ha !) Toba Mixxax, c'est son nom, propose aux sauvages de les emmener, dans sa « voiture », à la « cité » voisine, où se trouve un « hôpital » où l'on pourra sans doute soigner leur ami. Arrivés à Parz, les héros se voient obligés de vendre leur travail pour « payer » les « frais médicaux » (mais où vont-ils chercher tout ça ?) ; mais rapidement, il s'avère que la même catastrophe naturelle qui a mis à mal la communauté des sauvages menace, à plus grande échelle, la cité toute entière. Adda, dépositaire du savoir ancestral que les citadins ont oublié, aidé par la courageuse Dura et Farr au cœur pur, est-il le dernier espoir de l'humanité toute entière ?
Bon, dit comme ça, c'est pas génial. C'est même tellement cliché que c'en est franchement nul.
Ah, mais j'ai oublié un détail : tout ceci se situe dans le manteau d'une étoile à neutrons, spécifiquement dans le plasma superfluide de nucléons (protons et neutrons) qui y règne. Dura &c. mesurent à peu près dix microns de haut, « voient » des ondes sonores propagées à grande vitesse dans le superfluide, « sentent » les photons qui s'y diffusent lentement et « entendent » des ondes de variations de température. Ils se meuvent en nageant « contre » (en fait, orthogonalement) le champ magnétique de l'astre, car leur corps est conducteur. La catastrophe naturelle dont il est question est une discontinuité dans la rotation du manteau, qui fait s'effondrer localement le caractère superfluide du plasma. Leur univers est bordé en haut par la Croûte de l'Étoile, en bas par la Mer Quantique.
Quand il veut dépayser, Baxter n'y va pas à moitié…
Bref.
De tout cela, on ressort quand même avec une vague impression de gâchis. Bah oui ; il est dommage d'imaginer un monde aussi radicalement différent du nôtre et d'y coller une intrigue qui rappelle furieusement Les dieux sont tombés sur la tête. Impression curieusement renforcée quand on arrive à la fin du bouquin, car le Bélial' a eu la bonne idée d'y adjoindre une chronologie générale (allant du Big Bang à la fin de l'univers, quand même) des écrits de Baxter ; on y voit confirmé le fait que ces 400 pages ne sont, en fait, qu'une anecdote mineure dans un arc bien plus intéressant. Autre sujet de déception, le style plutôt plan-plan surtout marqué par une surabondance de Majuscules. Les héros Nagent (ou Surfent) dans l'Air au-dessus d'une Cité ceinte d'une Peau renforcée par du Matos ; les riches vivent en Haut et les pauvres en Bas, près du Port, d'où partent les Cloches qui vont Pêcher ledit Matos aux plus près du Noyau, en descendant le long de l'Épine, suivant les lignes du Champ magnétique. Personnellement, je trouve tout cela Usant.
D'où une impression en demi-teinte ; clairement, je n'ai pas aimé Flux. Mais j'ai apprécié le background, la mise en place d'un environnement aussi étrange que possible, et la suggestion (enfin, sans spoiler, ce n'est pas qu'une suggestion) que cela s'inscrit dans une histoire de l'univers bien plus fouillée que le roman lui-même ne le montre. Je ne peux m'empêcher de comparer à Œuf de Dragon de Robert Forward, l'histoire d'une civilisation née à la surface d'une étoile à neutrons. La comparaison n'est sans doute pas juste, car j'ai lu le Forward il y a très longtemps, vers 1990, et à l'époque je n'avais certainement pas le même esprit critique qu'aujourd'hui. N'empêche : le Forward m'a fait une impression indélibile, et je doute que je me souvienne encore du Baxter dans vingt ans.
Je lirai sans doute d'autre Baxter, pour le background, sans doute des nouvelles. Mais je ne vais pas particulièrement me presser pour cela.
Ah, et un dernier mot : on ne peut qu'applaudir la traduction de Sylvie Denis et Roland C. Wagner. Vous me direz, les connaissant, ce n'est pas très étonnant… (et les mauvaises langues ajouteront que bon, ce n'est pas un bouquin qui brille par ses Qualités Littéraires, hein.) N'empêche ; il est rare que je ne discerne pas, « sous » une traduction, les formules originales, et là, c'est le cas. Dommage que l'édition que j'ai eue entre les mains soit entachée de trop nombreuses coquilles, m'enfin, rien de rédhibitoire non plus.